une maladie qui impacte la mémoire


La maladie transforme la mémoire autobiographique. Les représentations négatives du soi, du monde et de l’avenir entretiennent la pathologie.

La dépression est aussi une pathologie de la mémoire. Certes, la tristesse, la perte d’élan vital, les idées suicidaires, le sentiment d’angoisse, la fatigue, le manque d’appétit, les troubles du sommeil et le ralentissement psychomoteur… sont caractéristiques de cette maladie marquée par la diversité des symptômes et des ­degrés variés de sévérité. Mais très souvent, elle ­s’accompagne également de troubles de l’attention et de problèmes de mémoire plus ou moins importants. S’ils sont fonctionnels, et non irrémédiables, ils participent à entretenir les pensées négatives récurrentes et la maladie.

En moyenne dans le monde, 2 à 21 % des individus ont fait ou feront l’expérience d’un épisode dépressif majeur au cours de leur vie – les chiffres les plus ­faibles se rapportant à la Chine, et les plus élevés sont ceux des pays européens – notamment de la France. Ces derniers mois, dans un contexte de pandémie, ils sont sans surprise à la hausse : d’après une enquête de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) parue en mars dernier, à l’issue du premier confinement, 13,5 % des per­sonnes âgées de 15 ans et plus vivant en France ­présentaient un syndrome dépressif, soit une augmentation de 2,5 points par rapport à l’année précédente. Le principal danger de la dépression tient naturellement au risque de passage à l’acte. « On compte un peu moins de 9 000 suicides par an dans notre pays, dont un tiers de la part des plus de 65 ans », souligne ­Véronique Lefebvre des Nöettes, psychiatre des ­personnes âgées à Limeil-Brévannes (AP-HP).

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En affectant l’attention et la mémoire, la dépression peut avoir des répercussions cognitives et sérieusement limiter pour ne pas dire obstruer l’appréhension du passé, du présent, mais aussi de l’avenir. « La mémoire se construit en lien avec l’image que l’on a de soi. De façon générale, on a tous un biais d’optimisme qui nous pousse vers une narration plutôt positive de nous-même et du monde qui nous entoure, ce qui permet d’aller de l’avant en se projetant dans un futur très ­ouvert », précise le neuropsychologue Francis Eustache, en charge d’une unité de recherche dédiée à l’étude de la mémoire humaine à Caen. « Or, en cas de dépression, ce biais d’optimisme n’est pas présent, et l’horizon est au contraire complètement bouché. »

Troubles de la concentration

Comme l’a montré il y a quelques années son équipe en s’intéressant à l’anxiété – fréquemment corrélée aux symptômes dépressifs – tout dépend de l’intensité du trouble. Les chercheurs ont proposé à un petit millier de personnes âgées de 65 ans et plus (sans ­signe de démence) de remplir un questionnaire pour évaluer leur état anxieux : sans anxiété, avec anxiété légère, modérée ou intense. Puis ils leur ont fait passer des tests visant à apprécier leur fonctionnement cognitif et les éventuels troubles de mémoire associés. Résultats : l’anxiété légère n’avait pas d’effet ; celle de niveau modérée pouvait présenter un effet positif ; mais l’anxiété intense se révélait négative pour la mémoire de travail.

Dans ses consultations, le Dr Lefebvre des Noëttes constate chez ses patients dépressifs « de l’anhédonie (perte de l’élan vital), de l’athymhormie (perte de la motivation), une aboulie (perte de volonté), et toutes sortes d’autres symptômes ». Elle constate que « les troubles de mémoire dont ils se plaignent sont souvent des troubles de l’attention et de la concentration. Ce sont des troubles dysexécutifs, poursuit la psychiatre, c’est-à-dire des difficultés qu’a le cerveau, et plus ­précisément le lobe frontal, à effectuer deux tâches ­simultanément ».

Au-delà des effets à court terme, c'est la mémoire du soi, celle qui ne profite pas du biais d'optimisme, qui est affectée chez les dépressifs.
Au-delà des effets à court terme, c’est la mémoire du soi, celle qui ne profite pas du biais d’optimisme, qui est affectée chez les dépressifs. Adobe

Pour la personne dépressive, il devient donc compliqué de raisonner, planifier, se souvenir de certains événements et d’en parler, ou encore de comprendre ce qu’elle lit et ce qu’on lui dit. Il n’est pas question ici d’un déficit dans l’encodage des informations. « Il s’agit plutôt d’un problème de rappel, et plus précisément du rappel libre, explique le Dr Lefebvre des Noëttes : dès que l’on donne un indice, les informations mémorisées reviennent au patient. »

Au-delà des effets à court terme, c’est la mémoire du soi, celle qui ne profite pas du biais d’optimisme, qui est affectée chez les dépressifs. Arnaud D’Argembeau, chercheur à l’unité de psychologie et neurosciences cognitives de l’université de Liège détaille. Il y a, d’abord, des souvenirs qui manquent de précision. « Si l’on demande à une personne dépressive de se rappeler le dernier anniversaire auquel elle a été ­invitée, elle répondra par exemple : “je ne m’amuse pas aux ­fêtes d’anniversaire”, plutôt que de parler d’un souvenir remontant à un jour particulier, dans un lieu donné, avec telle autre personne. » Deuxième aspect marquant du dysfonctionnement de cette mémoire autobiogra­phique, elle se focalise davantage sur les souvenirs ­négatifs, qui sont à la fois plus nombreux en rappel ­libre, et qui reviennent plus vite que les autres à l’aide d’indices. Enfin, ces troubles se conjuguent également au futur, compliquant tout voyage dans le temps. De plus, quand des souvenirs positifs sont ­récupérés, ils ne vont pas nécessairement réchauffer le cœur de la personne dépressive.

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S’ajoutent à ce tableau déjà bien chargé des souvenirs intrusifs liés à des événements négatifs (deuil, maladie, ruptures…), comme dans le syndrome de stress post-traumatique. Par ailleurs, l’attention du dépressif est centrée sur les expériences négatives, et les situations sont interprétées de manière négative. Comme le fait remarquer Francis Eustache, « tout ceci contribue à ­alimenter des représentations négatives sur soi, sur le monde et sur l’avenir ». Cette boucle morose peut ­cependant être cassée pour autant que la personne ­dépressive consulte et soit prise en charge.

Bon à savoir

● La prise en charge de la dépression repose sur l’association d’un traitement médicamenteux visant à booster des neuromédiateurs (dopamine, sérotonine, noradrénaline) et d’une psychothérapie.

● D’après le DSM-5 (référence des professionnels de la psychiatrie aux États-Unis), il y a dépression si 5 symptômes sont notés dans une liste qui en compte 9 (avec obligatoirement tristesse et/ou perte d’intérêt et de plaisir) pendant 15 jours, et s’ils ont un retentissement sur la vie personnelle, professionnelle et sociale.

● Les personnes âgées se disant rarement tristes et se plaignant peu du manque de plaisir, le ­nombre d’entre elles souffrant de dépression serait sous-estimé : une enquête de l’épidémiologiste Sylvaine Artero a montré qu’à Montpellier, il fallait multiplier les chiffres des personnes âgées ­dépressives par cinq !



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