Psyché: l’étrange sentiment du déjà-vu


Cette impression fugace peut être déstabilisante, mais elle n’a rien de pathologique. Le cerveau enclencherait une sorte de procédure de vérification des souvenirs.

Ce peut être le passage d’un livre, des ­paroles que l’on entend, une scène à ­laquelle on assiste. Soudain, on a l’impression fugace d’un « déjà-vu », ­ « déjà-entendu », « déjà-vécu ». On peut même, parfois, avoir le sentiment de pouvoir prédire la suite. Une étrange sensation plutôt commune : deux adultes sur trois l’éprouvent à un moment ou un autre de leur vie. Comment l’expliquer ? Les recherches les plus récentes l’attribuent à un processus psychique salutaire poussant le cerveau à vérifier qu’il n’a pas affaire à de faux souvenirs.

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Dès la Grèce antique, la sensation de déjà-vu interroge les penseurs. Pour les platoniciens, elle est un ­témoignage d’existences antérieures. Aristote, pour sa part, l’attribue à un trouble psychique. Saint ­Augustin y voit du mal : ce sont les esprits démoniaques qui ­tentent les humains. Sigmund Freud l’explique en ­termes de reviviscences de souvenirs refoulés. Au ­début des années 1980, le neuropsychiatre sud-africain Vernon Neppe tente une définition : « Toute ­impression subjective et inappropriée de familiarité d’une expérience présente avec un passé indéfini. » Mais cela ne dit encore rien des mécanismes neurologiques qui la sous-tendent. La science d’aujourd’hui s’y attelle.

« Nous mettons en regard les études de cas – qui concernent des personnes ayant fréquemment ce déjà-vu pour des raisons pathologiques – et les expériences ­conduites avec des personnes qui ne sont pas malades, par des protocoles visant à stimuler chez elles cette sensation », explique le Pr Christopher Moulin, chercheur au ­laboratoire de psychologie et neurocognition (université Grenoble-Alpes) et membre senior de l’Institut universitaire de France. Depuis une quinzaine d’années, une série d’études sont menées chez des ­patients épileptiques, pour qui le déjà-vu peut être annonciateur d’une crise, c’est-à-dire d’une sorte de court-circuit dans une partie du cerveau.

Quand le cerveau se synchronise

En stimulant électriquement les zones concernées­ – dans le cortex rhinal – en amont d’une intervention chirurgicale, des chercheurs sont parvenus à recréer la sensation. En poussant plus avant ses explorations, l’équipe Inserm de Patrick Chauvel en a conclu que cette impression de déjà-vu était le résultat de l’activité de différentes régions cérébrales en train de se synchroniser. Au cours du processus, l’hippocampe, structure cérébrale qui joue un rôle central dans la mémoire, s’activerait à chercher des indices du passé sur la situation vécue.

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Ce n’est pas la seule hypothèse. Le Pr Moulin, avec le Britannique Akira O’Connor, a mis en lumière l’implication d’une autre région cérébrale à partir de l’imagerie cérébrale de volontaires soumis à une expérience. Dans un premier temps, on leur faisait écouter une série de mots en lien avec le sommeil (« nuit », « lit », « oreiller »), mais pas le mot « sommeil » lui-même. On leur demandait ensuite si un mot commençant par la lettre « s » leur avait été présenté : tous ont répondu non. Puis ils devaient dire s’ils avaient entendu « sommeil » : bien qu’objectivement cela paraisse faux, la majorité avait l’impression que oui.

Cette sensation est moins fréquente chez les per­sonnes âgées, qui semblent avoir de moins bonnes ­capacités à rejeter ce qui leur paraît familier et sont plus sujettes aux faux souvenirs

Pr Christopher Moulin, chercheur au ­laboratoire de psychologie et neurocognition

L’IRM fonctionnelle a montré l’implication des aires frontales, zones du cerveau dédiées à la prise de décision et à la résolution de conflits. D’où l’hypothèse selon laquelle le déjà-vu témoigne d’une procédure de vérification, pour filtrer les faux souvenirs. « Cette sensation est moins fréquente chez les per­sonnes âgées, qui semblent avoir de moins bonnes ­capacités à rejeter ce qui leur paraît familier et sont plus sujettes aux faux souvenirs », commente le Pr Moulin. Le déjà-vu, un fact check performant !



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