La nouvelle traduction de Franz Kafka dans la Pléiade montre qu’il se méfiait de l’allemand


La prestigieuse collection de Gallimard publie ce jeudi 12 mai les tomes III et IV des œuvres de l’écrivain juif praguois. Entièrement retraduits sous la direction du germaniste Jean-Pierre Lefebvre, ses textes non romanesques montrent la défiance du romancier, pourtant bilingue, vis-à-vis de la langue de Goethe.

La nouvelle traduction française des journaux et lettres de Franz Kafka dans la Bibliothèque de la Pléiade est l’occasion de rétablir la langue d’un auteur pas toujours sûr de son allemand, mais qui vise juste. La collection de prestige des éditions Gallimard publie jeudi 12 mai les tomes III et IV des œuvres de l’écrivain juif praguois (1883-1924), ses textes non romanesques.

Tout a été retraduit de A à Z, réparti entre sept collaborateurs. L’histoire de la réception de Kafka en français, c’est celle d’un précurseur, l’écrivain Alexandre Vialatte, qui le découvre en 1924 avec Die Verwandlung (La Métamorphose).

Vialatte sera le traducteur attitré de Kafka pour Gallimard, longtemps intouchable. Ses traductions furent reprises dans les premières versions des Pléiade, entre 1976 et 1989, de ce romancier qui a marqué la littérature du XXe siècle par ses ambiances, ses intrigues, son style étrange, angoissant. Ces traductions, parfois fautives, étaient corrigées dans des notes de fin de volume.

«Tout refaire»

«Le bilan de Vialatte est simple : c’était un écrivain doué, parfaitement lisible, mais qui s’affranchissait un peu du texte original, voire beaucoup. Donc il fallait tout refaire», explique à l’AFP le germaniste Jean-Pierre Lefebvre, qui a coordonné ces nouvelles Pléiade.

Ce travail titanesque avait donné deux premiers tomes en 2018 (Nouvelles et récits et Romans). Il livre aujourd’hui des œuvres aussi essentielles de Kafka que la Lettre au père ou les correspondances avec les deux femmes qui l’ont marqué, Felice Bauer et Milena Pollak.

Jean-Pierre Lefebvre, agrégé d’allemand et normalien qui a aussi beaucoup traduit Stefan Zweig ou Sigmund Freud, prévient en préface : « Nous, lecteurs francophones, nous faisons une idée pas toujours exacte de la langue kafkaïenne. Elle est en effet beaucoup plus directe que celle de Vialatte.»

«Cette sobriété lexicale s’observe surtout chez les locuteurs d’une langue apprise et moins instinctive, soucieux de ne pas risquer les erreurs de conjugaison ou les défauts de pertinence», écrit-il.

Kafka était bilingue. Dans sa jeunesse, on parlait beaucoup tchèque à la maison. Il avait étudié et travaillait (chez un assureur) en allemand. Par ailleurs, il apprit le yiddish – et certains passages de la Pléiade maintiennent l’alphabet hébreu. Efficace dans des contextes professionnels, son allemand, dans la littérature, se méfie du risque.

«Un allemand beaucoup plus simple»

«On a fait des recherches pointues, et constaté qu’il avait un allemand beaucoup plus simple, avec moins de vocabulaire, de variations que chez d’autres écrivains qui ne reculaient pas devant la répétition, alors que les éditeurs peuvent recommander des variations, au contraire», explique Jean-Pierre Lefebvre à l’AFP. Exemple : une traductrice avait écrit initialement «J’étais mal fagoté». La Pléiade retient : «J’étais mal habillé.»

«Mal fagoté, c’est parlant, mais ça ne correspond pas à Kafka. Il garde toujours cette prudence. En allemand, il y a des tournures un peu périlleuses, les régimes d’un certain nombre de prépositions qui sont complexes, une syntaxe qui permet de construire des phrases comme de vraies énigmes, résolues tout à la fin par un verbe… Lui, il évite», détaille le traducteur.

Autre exemple : la fréquence étonnante d’un adverbe peu élégant, «allerdings», littéralement «en tout état de cause». «Ce terme a un spectre assez large qui justifie des traductions différentes en français, selon le contexte. Mais il vaut mieux en limiter le nombre, selon Jean-Pierre Lefebvre. C’est une langue prodigieuse, avec des moyens simples».

L’un des textes les plus aboutis de Kafka, qui l’illustre le mieux, est la Lettre au père, jamais lue par le père en question, et sauvée miraculeusement par l’exécuteur testamentaire Max Brod, qui envisagea de la faire disparaître tant elle était virulente.

À cet homme autoritaire, Kafka lance: «Ce sentiment souvent prédominant chez moi de n’être rien (un sentiment qui peut aussi être par ailleurs noble et fructueux) est dû pour beaucoup à ton influence. J’aurais eu besoin d’un peu de stimulation, d’un peu d’amabilité, qu’on me fraie un peu mon chemin au lieu de me le barrer comme tu l’as fait.»



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