en Guadeloupe, le stress des patients sous dialyse et des soignants face aux barrages routiers


Tee-shirt à fleurs et toute apprêtée, Anne-Marie Hamony relève la tête après un « bobi », un petit somme en langue créole. Ce mercredi 24 novembre, la patiente de 73 ans est en pleine séance de dialyse à la clinique Choisy du Gosier, en Guadeloupe. Cela n’a l’air de rien, mais c’est une petite victoire. La mise en place de barrages, depuis plus d’une semaine, a transformé les routes de l’île en dédale. Cette fois-ci, malgré une heure de retard, son ambulance n’a pas connu trop d’encombres depuis Morne à Louis.

Vendredi dernier, au premier jour de la contestation sociale dans l’île, elle n’avait pas pu se rendre dans l’établissement. « C’était vraiment stressant », explique la septuagénaire éprouvée par l’incertitude, allongée avec un cathéter aux côtés des autres patients.

« Il y a pourtant des choses qui peuvent attendre, mais pas ça. Je me suis dit : ‘Est-ce que je pourrai de nouveau me rendre à la clinique pour ma dialyse ?' »

Anne-Marie Hamony, patiente de 73 ans

à franceinfo

Elle y parviendra seulement deux jours plus tard, au prix de quelques slaloms et d’un itinéraire bis en dehors des grands axes. « L’ambulance a dû faire un peu de gymnastique entre les restes de barrages, les détritus ».

Anne-Marie Hamony n’est pas un cas isolé. Vendredi, seuls 120 des 180 patients programmés ont pu réaliser comme prévu leur dialyse à Choisy. Ces reports, pourtant, entraînent des risques graves pour la santé de ces personnes aux reins déficients, dont le sang doit être épuré. Dès vendredi, les centres avaient d’ailleurs alerté sur « un danger de mort » pour leurs patients, qui nécessitent trois séances hebdomadaires. « Il y a deux risques majeurs », explique la néphrologue Kheira Hue : « Une hyperkaliémie, qui peut donner des crampes, voire des arrêts cardiaques. L’autre, c’est la décompensation cardiaque, avec un œdème aigu du poumon ».

Dans le centre de dialyse de la clinique Choisy, le 24 novembre 2021 au Gosier, en Guadeloupe. (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Elizabeth, 75 ans, arbore un grand sourire et referme sa tablette numérique, sur laquelle elle regardait une série. Mais elle a connu des jours difficiles, même si elle a eu davantage de chance que sa voisine de chambrée, vendredi dernier. « Le taxi connaissait des routes secondaires et nous avons réussi à contourner les barrages. Au retour, je suis tombée sur trois autres barrages, et j’ai mis plus d’une heure à rentrer, au lieu de 25 minutes habituellement », décrit la septuagénaire. « Beaucoup de jeunes se préparaient pour la nuit, et le conducteur a vite fait marche arrière. »

« C’est une angoisse permanente et je sors de cinq nuits blanches. J’ai même pris des tranquilisants, ce que je ne fais jamais ».

Elizabeth, patiente sous dialyse de 75 ans

à franceinfo

« Ah, il ne me reste plus qu’une demi-heure », fait-elle observer après avoir scruté l’écran. La durée des dialyses, en effet, a été divisée par deux pour être ramenée à deux heures. Le centre ferme désormais ses portes à 17 heures, contre 23 heures habituellement, afin de permettre aux patients, au personnel et aux ambulanciers de rentrer avant le couvre-feu, fixé à 18 heures. « C’est une perte de chances pour les patients », commente Kheira Hue. Elle raconte qu’un patient « mal dialysé », justement, a été admis en urgence avec un œdème aigu du poumon. Arrivé de Sainte-Rose, une commune particulièrement isolée par le mouvement social, il « a dû faire quelques mètres à pied en suffoquant pour franchir le barrage et passer d’une ambulance à l’autre ».

Certains patients atteints de pathologies rénales sévères, par ailleurs, nécessitent une biopsie pour établir un diagnostic, mais ce service n’est plus assuré au CHU de Pointe-à-Pitre. « J’essaie donc de les faire partir en métropole pour leur éviter une perte de chances. J’en ai six en partance, le prochain décolle samedi. » Entre deux coups de fil pour rédiger des justificatifs de dialyse, censés faire office de laisser-passer aux barrages, Kheira Hue désigne deux sacs de voyage posés sur un bureau, ainsi que des citrons enveloppés dans de l’aluminium, offerts par un patient.

Le personnel, les patients et les agents de sécurité qui le souhaitent, en effet, sont désormais hébergés sur place, pour éviter de se retrouver bloqués. Des interventions ont dû être déprogrammées dans le service de médecine afin d’aménager cet « hôtel » provisoire. La direction a même loué une navette maritime à l’attention des membres du personnel. Cette mesure sera « accompagnée par le soutien financier de l’ARS », assure le directeur de la clinique, Sébastien Tournebize.

Mais les difficultés portent également sur les hospitalisations à domicile – une centaine sont prises en charge par la clinique. « Les infirmières ont peur de passer les barrages, et certaines se sentent parfois pressées par le temps », explique Adrien Niberon, directeur des soins. « C’est d’autant plus difficile que ces patients à domicile nécessitent un niveau de soins élevé, et un quart d’entre eux sont en soins palliatifs. »

Tous les matins, les équipes font un point pour identifier les patients inaccessibles, à partir des remontées de terrain des infirmières. « Lundi, à Mare Gaillard, un patient a dû se rendre à pied vers une ambulance pour être hospitalisé. » Des livrets d’aide aux gestes thérapeutiques, conçus pour répondre aux situations de cyclones, ont été adressés aux foyers concernés dans les zones inaccessibles. « Des aidants et des patients ont même dû arrêter une perfusion ou une injection sous-cutanée eux-mêmes, pendant que nous les guidions par vidéo ».

« Chaque journée est différente. Nous pouvons réussir à visiter un patient à 9 heures et il devient inaccessible à 17 heures. »

Adrien Niberon, directeur des soins à la clinique Choisy

à franceinfo

« Il n’y a pas de visibilité sur les prochains jours et c’est assez anxiogène », convient le directeur, Sébastien Tournebize. « On avait connu une gestion de crise assez similaire après le passage de l’ouragan Irma, en 2018 », ajoute-t-il. « Je suis fier de mon personnel mais attention à l’usure », dans un contexte chargé par la mobilisation contre l’obligation vaccinale.

La situation tend toutefois à s’apaiser. La veille, franceinfo a pu constater, sur un barrage du Gosier, que les manifestants laissaient passer sans difficulté les ambulances, le Samu et les infirmières, quand elles présentaient leur carte professionnelle. « Cela va mieux depuis quelques jours et les manifestants nous laissent passer », confirme un ambulancier, en pause déjeuner dans son véhicule. « Mais au départ, c’était impossible. Il fallait prendre des routes impossibles pour espérer arriver. » 

Des manifestants laissent une infirmière traverser un barrage dressé au Gosier, en Guadeloupe, le 23 novembre 2021.  (FABIEN MAGNENOU / FRANCEINFO)

Malgré tout, « le personnel ne peut pas toujours prévoir l’accueil qui lui sera réservé sur les barrages », estime Adrien Niberon. Les communes de Sainte-Rose et de Basse-Terre, notamment, font partie des points noirs où les passages restent aléatoires. Kheira Hue, elle, est encore échaudée par la soirée de jeudi, premier soir des barrages. « Nous étions partis en convoi avec des collègues de la clinique, et nous sommes tombés sur des barrages avec des gens armés et munis de tronçonneuses ». Son fils l’avait appelée trois fois dans la soirée. « Il n’était pas habitué à ce que je rentre à 1 heure du matin. »





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